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Ces dernières semaines, les médias débordent de commentaires sur les fautes d’un conseiller d’État PLR genevois, avide de pouvoir et hypnotisé par l’apparat des grands de ce monde. Que peut bien nous dire cette affaire sur la Suisse et Genève en cette fin de la seconde décennie du 21e siècle?

La Suisse et les Émirats arabes unis (EAU) sont deux petits pays à la pointe de la mondialisation. Ces deux États, ou du moins leurs détenteurs de capitaux, ont su en tirer fortement parti, si bien que leurs produits intérieurs bruts (PIB) les situent parmi les plus riches du monde: 679 milliards de dollars pour la Suisse, 377 milliards de dollars pour les EAU.

Cantons helvètes et émirats arabes… unis
Comme en Suisse, les activités financières et commerciales jouent un rôle clé aux EAU, l’une des principales places bancaires du Moyen-Orient, dépositaire d’importants fonds étrangers en quête d’un paradis fiscal offrant des facilités de blanchiment. C’est aussi une plaque tournante du trafic de l’or physique, dont la Suisse est le centre mondial: 3000 à 3500 tonnes de métal jaune y sont importées chaque année pour y être raffinées dans les cantons de Neuchâtel et du Tessin, puis réexportées.

La prospérité des deux pays repose sur le travail d’une main-d’œuvre étrangère importante, qui ne dispose pas des mêmes droits que les autochtones: 25% de la population en Suisse, 88% aux EAU. Dans ce dernier pays, les travailleurs·euses étrangers·ères, employé·e·s dans l’extraction du pétrole ou du gaz, dans les industries des zones franches ou les services – y compris le travail domestique et la prostitution – pour des salaires de misère, ne peuvent se syndiquer. Les détentions arbitraires, les disparitions et la torture sont monnaie courante. Une loi antiterroriste de 2014 réserve la peine de mort à qui « mine l’unité nationale ou la paix sociale ». Les ONG actives dans le domaine des droits humains sont interdites. Enfin, au palmarès des atrocités commises dans la guerre au Yémen, les EAU se distinguent.

Des traders d’origine libanaise se sont installés à Genève dans les années 1970, comme Charbel Ghanem, dont la société Socofinance SA s’était fait connaître en réalisant des « opérations sur les métaux précieux » avant de défrayer la chronique en marge d’un énorme délit d’initié en France. Ces traders ont contribué à renforcer les liens de la Suisse et de Genève avec les réseaux financiers du Golfe. Charbel et son fils Philippe, qui détient l’une des plus grosses sociétés de trading du Golfe (ABS Securities), sont aujourd’hui installés aux EAU et maintiennent des liens très étroits avec leurs neveux et cousins germains Karim et Magid Khoury, actifs dans la haute finance et l’immobilier à Genève. Certains d’entre eux semblent avoir joué un rôle clé dans la mise au point du voyage controversé de Pierre Maudet aux EAU, en novembre 2015.

L’argent n’a pas d’odeur
La Suisse est l’un des principaux partenaires économiques des EAU. Ceux-ci commercialisent 20 à 25% de l’or mondial, extrait dans des conditions sociales et environnementales abominables, en République Démocratique du Congo (RDC), au Soudan ou au Libéria, bien souvent exporté en contrebande. L’or recyclé qu’ils raffinent provient des bijoux saisis à des millions de familles asiatiques, réduites chaque année à la misère, avant d’aboutir finalement pour partie en Suisse (373 tonnes en 2016).

La Confédération exporte des produits pharmaceutiques et des machines aux EAU (principale porte d’entrée du Golfe), mais aussi de l’or raffiné, des bijoux et des montres haut de gamme. Genève joue un rôle clé dans l’horlogerie de luxe et la joaillerie, qui intéressent la clientèle sélecte des pays du Moyen-Orient: depuis mai 2018, elle lui consacre un salon international, et depuis septembre, une Haute école (ISG Luxury Management) – la seule de Suisse – qui forme des cadres dans ce domaine.

Le secteur des services est aussi fortement intéressé par les débouchés du Golfe. Le groupe bernois Sonnenhof contrôle déjà l’hôpital de Ras al-Khamiah aux EAU. Ce n’est donc pas un hasard si Gilles Rufenacht, président de l’Association genevoise des cliniques privées, a été des derniers voyages officiels de promotion de l’économie genevoise aux EAU. Aujourd’hui, la Dubai Healthcare City – la plus importante zone franche mondiale de l’industrie des soins – envisage d’ouvrir une antenne dans la cité du bout du lac. Selon certaines sources, le Libanais Ziad Kanaan, responsable des investissements du groupe KBBO d’Abu Dhabi, principal investisseur privé dans la santé au Moyen-Orient (5e au monde), aurait d’ailleurs pu croiser le chemin de Pierre Maudet lors de son séjour controversé à Abu Dhabi, en novembre 2015.

Le prince MBZ et ses amis genevois
Pour l’enseignement privé, l’inauguration de l’École internationale suisse de Dubaï, en septembre 2015, a joué un rôle emblématique. Son promoteur, un multimillionnaire syrien de Genève, détenteur entre autres de 50% du capital de la chaîne hôtelière Manotel, a réuni 137 millions de francs pour la financer. Or cet homme est proche des ami·e·s libano-genevois·e·s de Pierre Maudet: son ex-femme co–administre Retail Advisors avec Magid Khoury et dirige les activités de courtage de sa société Capvest SA, dont Antoine Daher (ami intime de Pierre Maudet) est un cadre important. L’une des fêtes organisées pour les 40 ans du magistrat PLR s’est tenue dans un hôtel de cette chaîne, le N’vy à Genève. Un ami en a-t-il acquitté la facture, comme cela a été peut-être le cas pour la fête organisée à l’Escobar, dans le quartier des Grottes?

Les infrastructures aéroportuaires, le tourisme et la sécurité font l’objet de recherches de collaboration entre capitaux suisses et émiratis. Pour cela, le conseiller d’État Pierre Maudet et son collègue de la Ville, Guillaume Barazzone (PDC), ont entrepris deux voyages officiels aux EAU, respectivement en mai 2015 et novembre 2016. Au retour de sa première mission, le magistrat PLR révélait s’être entretenu avec le président de la compagnie aérienne Emirates « à propos de la plateforme de Cointrin », et avoir échangé avec le prince héritier MBZ sur « les conditions-cadres du tourisme et de la sécurité à Genève » (Le Temps, 26 mai 2015). De son côté, le magistrat PDC confiait, 18 mois plus tard, que l’industrie hôtelière avait été à associée à sa mission (Le Temps, 11 novembre 2016).

Mais qu’allait faire Pierre Maudet à Abu Dhabi, fin novembre 2015, sous le couvert d’un séjour en famille? Comptait-il poursuivre la discussion engagée en mai sur la plateforme aéroportuaire de Cointrin, tandis que la prolongation de la concession des services au sol à la compagnie émiratie dnata était en cours d’examen? Entendait-il évoquer des partenariats en matière de sécurité, comme le laisse penser sa visite d’un centre de surveillance avec le cheik Hazza ben Zayed et le financier Charbel Ghanem, ou l’installation d’un « hub sécurité » au cœur du vaste complexe administratif et commercial que Magid Khoury projette d’édifier aux abords de l’Aéroport international de Genève (AIG), moyennant le déclassement de la zone agricole du Pré-du-Stand? Nul ne le sait précisément.

Main basse sur Cointrin et le Pré-du-Stand
Depuis quelques années, le fret aérien à destination des EAU explose: deux gros Boeing s’envolent chaque jour de Cointrin pour Dubaï, avec Emirates, et Abu Dhabi avec Etihad, les deux premières compagnies de fret à Genève. Toutes deux dépendent de la famille princière des EAU, qui a sans doute fait tout son possible pour arracher la prolongation de la concession des services au sol à sa compagnie dnata. Pierre Maudet, étant alors le conseiller d’État en charge de l’AIG, siégeait dans son Conseil d’administration encore pendant une partie de l’année 2015, avant d’y être remplacé par son chef de cabinet, Patrick Baud-Lavigne, en 2016. On comprend dès lors que l’attribution de ce marché à dnata, préavisée par un groupe de chefs de service de l’AIG – dont Ruben Jimenez, responsable de la sécurité et élu PLR de Bellevue –, ait pu faire suspecter des passe-droits.

La gestion de la sécurité aéroportuaire est aussi entourée d’une aura de mystère. Sur quelles bases légales et à partir de quelles sources d’informations, l’AIG a-t-il pris la décision, en décembre 2015, de priver du jour au lendemain de leurs badges d’accès au tarmac – et donc de leur emploi – 35 bagagistes ayant pour la plupart des noms à consonance arabe? Dans quelles conditions les différents marchés de la sécurité aéroportuaire (accès, bagages, passagers, etc.), portant sur des dizaines de millions de francs, ont-ils été attribués à des sociétés privées comme Custodio (filiale de Securitas), ISS ou Protectas? Est-il exclu que Ruben Jimenez, préposé à la sécurité de l’AIG et ancien chef du personnel de Securitas, ait pu exercer une certaine influence sur les décisions?

Enfin, que penser de la vente par l’hoirie propriétaire de près de 13 hectares de zone agricole jouxtant l’AIG, au Pré-du-Stand, et de son principal acquéreur, le financier déjà cité Magid Khoury, qui a signé une promesse d’achat portant sur le périmètre à bâtir (90 000 m2 de surface brute de plancher administrative et commerciale), une affaire pouvant rapporter plusieurs centaines de millions? On parle d’y implanter un centre de cybersécurité, technologie bien maîtrisée par André Kudelski, vice-président du C.A. de l’aéroport, un inconditionnel de Pierre Maudet, ainsi que certaines activités en lien avec le WEF. Il est vraisemblable que les géants émiratis du fret aérien et le pôle d’activités qui alimente leurs affaires s’intéressent aussi à cet espace. De quoi attirer de gros investisseurs du Golfe.

L’affaire avait bien commencé avec l’engagement d’Antonio Hodgers (volet immobilier), d’Anne Emery Torracinta (volet football), de Serge Dal Busco (volet fiscal), et le soutien de Pierre Maudet – un quatuor à même de réunir une majorité au parlement. De plus, le déclassement des terrains agricoles était justifié par la construction d’un pôle football d’intérêt cantonal qui pouvait susciter un soutien populaire, sans compter les terrains que libéreraient le FC Servette à Balexert pour la construction du nouveau collège du Renard et des logements. La majorité de la commission de l’aménagement s’est donc prononcée pour ce projet. Mais au-delà de son emballage sur mesure, cette opération est désastreuse: elle sacrifie 13 hectares de zone agricole pour y implanter des activités de service offshore ainsi qu’un pôle sportif dans une zone hautement polluée. Le bilan logement de l’opération est très limité. Inutile de dire que solidaritéS s’y opposera avec la dernière des énergies en dévoilant le dessous des cartes de ce véritable hold-up urbain.