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Le 1er juillet, entrera en vigueur la révision de la loi sur l’égalité après une longue bataille, sans que des avancées réelles en matière d’égalité salariale n’aient pu voir le jour; ainsi la loi prévoit-elle de contrôler les salaires de moins de la moitié des employé-e-s et de moins de 1% des entreprises, sans aucune sanction à la clé. Une motion visant à instituer des pénalités pour les entreprises qui ne respectent pas l’égalité salariale a été retirée de la session d’été du Conseil national. Et pourtant, le 18 juin dernier, un débat intitulé «Egalité des chances et conciliation entre vie professionnelle et vie familiale: tirer maintenant les enseignements de la crise de Covid-19» s’est tenu au Conseil national.

Une innovation au cœur de ce pays profondément patriarcal, l’un des derniers d’Europe occidentale à avoir concédé le droit de vote aux femmes, qui connaît aussi l’une des plus fortes proportions de féminicides, dont l’écart salarial est plus important qu’en France, en Italie et en Espagne, sans parler du retard en matière de congé parental. Le discours d’ouverture d’Isabelle Moret, présidente PLR du Conseil national, donnait cependant le ton: «Il y a une année, le 14 juin 2019, une vague violette a déferlé dans la gaieté sur la place fédérale […]. Cette vague violette a indéniablement dessiné le nouveau visage de notre parlement et influence désormais nos débats.» La présidente du Conseil national faisait alors écho à la RTS qui, le 7 juin dernier, affirmait que le 14 juin 2019 avait fait avancer la cause des femmes.

Des Verts au PDC en passant par le PSS et le PLR, tous les partis se sont exprimés sur la nécessité de promouvoir l’égalité des chances entre femmes et hommes. Plusieurs idées ont fusé (garantir un salaire minimum au personnel de maison; régulariser une partie des sans-papiers; garantir la reconversion professionnelle des femmes qui ont dû abandonner leur métier après une grossesse, valoriser – mais comment? – les premières de cordée…). Seule l’UDC, imperturbable, a maintenu sa narration visant à nier les inégalités subies par les femmes, en appelant à la responsabilité individuelle. La stigmatisation des hommes «étrangers» et de leur supposée «incapacité d’adaptation» avait déjà fait l’objet de discussions le jour précédent, consacrées à l’initiative UDC pour l’interdiction de se dissimuler le visage; un discours porté par des femmes nanties et blanches, la ligne de couleur recoupant ici celle de l’hégémonie économique, sociale, politique et culturelle.

Ce débat m’a permis de goûter à ce que Nancy Fraser appelle le «féminisme dompté» qui, depuis les années 1980-1990, invite nos aspirations à trouver une (petite) place dans le réaménagement à la marge du capitalisme néolibéral, tournant le dos à «la radicalité transformatrice» de notre mouvement. Un mouvement qui, du Nord au Sud, met en cause le système existant et se saisit de l’instrument de la grève. Un féminisme qui ne peut se penser aujourd’hui, face à la crise sociale dans laquelle nous plonge le capitalisme, que comme une lutte contre l’exploitation du travail salarié et non salarié dont les femmes sont l’objet. Un combat qui place l’enjeu du travail sous toutes ses formes au centre.

Près de la moitié du salariat est féminin, discriminé en termes de revenus et de conditions de travail. En même temps, le capital fait appel de façon toujours croissante au travail non rémunéré de reproduction (éducation, soins, ménage, etc.), porté majoritairement par les femmes dans la sphère privée, afin de réduire les salaires (la valeur de la force de travail) et d’augmenter ainsi le taux d’exploitation du salariat. C’est pourquoi le féminisme est dans une position privilégiée pour défendre la réduction massive du temps de travail salarié, le partage égal des tâches domestiques entre femmes et hommes, la socialisation d’une partie du travail reproductif, de même que la promotion des activités économiques essentielles à la vie, face à l’irrationalité du capitalisme. L’anthropologue Françoise Héritier soutenait que l’émancipation des femmes, comme l’horizon, s’éloignait à mesure que l’on avançait, sans doute parce qu’elle était porteuse d’une exigence absolue de transformation sociale. L’essor actuel des mobilisations féministes lui donne mille fois raison.

Ce texte de Stefanie Prezioso est paru dans les colonnes du Courrier le 24 juin 2020.