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La rédaction alémanique de Die Zeit publie aujourd’hui, 5 décembre, le résultat d’une enquête approfondie contenant des éléments nouveaux. Des révélations consternantes sur l’intervention du banquier Yves Mirabaud en faveur de Pierre Maudet et sur la réception problématique par le magistrat PLR de renseignements de la Brigade de sûreté intérieure (BSI). Ensemble à gauche ne compte pas en rester là… (à suivre) Vous retrouverez notre traduction de l’article en question ci-dessous.


Renoncer? Jamais!

Pierre Maudet a été traité comme un conseiller fédéral, puis le conseiller d’Etat genevois PLR a été de scandale en scandale. Il s’avère aussi que les services de renseignements ont dû lui transmettre des informations.

Par Sascha Buchbinder, Die Zeit (notre traduction de l’allemand)

La campagne électorale a été insupportable. Dans la rue, les candidats du PLR se sont fait jeter leurs brochures au visage, ils ont essuyé des insultes. Quand le cauchemar a pris fin et que le PLR a essuyé une défaite, Christian Lüscher, vice-président du PLR suisse, s’est présenté devant les caméras en suppliant : « Pour l’amour du PLR, Pierre, s’il te plaît, démissionne du parti ! »

Pierre Maudet, c’est le conseiller d’État genevois qui a voulu aller au Conseil Fédéral avec son « Opération Valmy », il y a deux ans, mais qui a été battu en fin de compte par son collègue tessinois Ignazio Cassis. Pierre Maudet, c’est le carriériste, qui… participait à des soirées très coûteuses avec l’élite romande, mais qui avait tout de même des gens ordinaires avec lui. Pierre Maudet, c’est l’éternel enfant prodige du PLR suisse, qui faisait briller comme de l’or tout ce qu’il touchait.

Mais aujourd’hui, Pierre Maudet est avant tout l’homme qui, depuis plus d’un an, court d’un scandale à l’autre. L’affaire Maudet : sur le plan juridique, il s’agit de la présomption d’acceptation d’avantages en raison d’un luxueux voyage à Abu Dhabi, de trois festivités offertes pour son 40e anniversaire, de dons reçus et de bidouillages fiscaux. Le ministère public enquête et le pouvoir judiciaire n’a pas encore rendu son verdict.

Et l’affaire Maudet, c’est aussi une grosse désillusion : il était Monsieur propre, il traquait les trafiquants de drogue, les cyclistes qui violent les règles et les responsables de dépôts d’ordures sauvages – et il a été pris en flagrant délit de mensonge. Il a menti au parlement, au gouvernement et à la population sur le caractère et le financement de ses activités énigmatiques. Plus grave : Maudet, le responsable de la sécurité, a menti à la justice. Il a détruit des preuves et incité d’autres à mentir. Le gouvernement genevois a déclaré depuis officiellement que Maudet avait causé un sérieux tort à sa fonction par « une construction mensongère » et en « l’adoption d’un comportement totalement indigne ». Néanmoins : Pierre Maudet s’accroche au pouvoir.

Comment fait-il tout cela ? Pierre Maudet refuse de s’en entretenir avec die Zeit.

Depuis juillet, il a droit à une pension viagère. Mais il ne veut pas prendre sa retraite. Et parce que personne ne peut le déposer, il continue comme si de rien n’était et s’en tient à la présomption d’innocence qu’il revendique toujours. Dans des entrevues avec d’autres médias, cet homme de 41 ans parle de sa régénération et de sa solitude. Des familiers disent : « Je ne suis pas son ami. Comment pourrait-il avoir des amis ? Avec sa charge de travail ». Des collègues de parti disent aussi : Maudet reste parce qu’il ne peut pas s’en empêcher. Parce qu’il ne sait rien faire d’autre.

Le Conseiller d’État est tombé dans la politique à l’âge de 14 ans ; il n’a fait que ça depuis, 24 heures sur 24, sa vie durant. Personne ne parle de la femme de Maudet, de ses trois enfants, mais tout le monde parle de son travail fou. Et à la fin, la phrase tombe souvent : « Mais ne me citez pas. C’est un homme encore dangereux ! ».

Pierre Maudet est affaibli, de nombreux supporters se sont détournés de lui. Mais la Suisse romande est petite, Genève est un village, et les réseaux qui l’ont aidé à prendre le pouvoir existent toujours. Die Zeit dispose des comptes de l’association des supporters de Maudet. Une association qui a détourné les règles de transparence du financement des partis et a caché ses revenus aux autorités fiscales – l’émission de télévision 10vor10 l’a révélé.

Les premiers sur la liste des donateurs privés sont : une agence de lobbying appelée CPC avec 2500 francs, le groupe hôtelier Manotel avec une première tranche de 30’000 francs, ainsi qu’un banquier privé et la Fondation Genève Place Financière avec un total de 50’000 francs. Les dons répétés de Manotel s’inscrivent dans le cadre de la procédure pénale engagée contre Maudet pour en avoir profité. Le pouvoir judiciaire n’a pas encore procédé à une évaluation.

La Fondation Genève place financière est aussi digne d’intérêt. Son président est le banquier Yves Mirabaud. Dès le début de l’affaire Maudet, il écrit à Bertrand Buchs, alors président du PDC genevois. Mirabaud précise dans ce courrier qu’il est « choqué » des « critiques agressives » du PDC envers Pierre Maudet. Et il double sa réprimande de l’indication selon laquelle sa banque compte parmi les fidèles soutiens du PDC. Bertrand Buchs nous dit aujourd’hui qu’il a été fortement sous pression et que cette lettre était scandaleuse. Dans sa réponse, il a écrit qu’il n’appréciait pas de telles interférences : si bien que le PDC genevois n’a plus reçu d’argent. Pierre Maudet n’a commenté cela que par écrit : il n’a rien à voir avec cette lettre. La Banque Mirabaud, pour sa part, assure qu’elle-même et la Place Financière auraient poursuivi leur soutien au PDC, mais qu l’argent aurait été accidentellement versé au PDC Suisse et non à la section de Genève. En tout état de cause, la perception du président du parti d’alors, M. Buchs, aurait été erronée : le contenu réel de la lettre ne visait pas la critique de M. Buchs envers M. Maudet, mais la réforme fiscale des entreprises. Effectivement : le cinquième des sept paragraphes est consacré à la réforme fiscale.

Le tout premier donateur, sur la liste des partisans de Maudet, est également digne d’attention : l’agence de lobbying CPC. Elle a fait la une des journaux, parce que Eric Benjamin, l’un des associés de l’agence, s’est battu pour Maudet en première ligne, comme l’a révélé la NZZ am Sonntag. En tant que membre du conseil d’administration de la société régionale SSR, Benjamin est intervenu auprès du directeur de la Radio Télévision Suisse. Il était perturbé par les recherches de la journaliste de la RTS Laetitia Guinand. Benjamin nie avoir ainsi mis la SSR sous pression. Le directeur de la RTS a assuré à la NZZ am Sonntag qu’il n’avait pas violé l’indépendance de la rédaction. Pourtant, la journaliste visée n’a plus publié un seul article sur l’affaire par la suite.

Elle n’est pas la seule. L’affaire Maudet a commencé lorsque le journaliste Raphaël Leroy n’a pas pu publier ses recherches, parce que la rédaction en chef du Matin Dimanche avait jugé les preuves insuffisantes. On faisait crédit à Maudet, qui prétendait que son voyage à Abu Dhabi était un voyage familial.

C’est finalement la Tribune de Genève qui a rendu public le périple de Maudet. Le rédacteur en chef de l’époque, Pierre Ruetschi, affirme que Maudet exerçait des pressions énormes contre les articles qu’il jugeait désagréables. Jour et nuit, il envoyait des courriers à la rédaction. L’homme était très impérieux et machiavélique. Maudet a répondu qu’il n’intervenait que lorsque les journalistes commettaient des erreurs.

Serge Michel, ancien directeur du journal Le Monde, est aujourd’hui à la tête de la start-up française Heidi.news : « Les rédactions de Suisse romande sont plus exposées aux pressions de la politique locale qu’en Suisse alémanique ». Michel reproche aux médias de s’arrêter à mi-chemin : « L’affaire Maudet n’a pas encore été suffisamment clarifiée. Il ne comprend pas, par exemple, pourquoi aucune maison de presse n’a à ce jour envoyé qui que ce soit à Abu Dhabi pour mener des recherches.

Dans son livre Maudet – Son affaire, publié récemment, le journaliste Philippe Reichen utilise les dossiers d’enquête pour retracer en détail comment les constructions mensongères de Maudet se sont progressivement effondrées. Et d’autres aspects de l’affaire sont aussi mis à jour concernant les rapports de Pierre Maudet avec les services secrets. Par exemple, Il se faisait informer régulièrement personnellement sur le travail du service de renseignement à Genève. Une question posée au Grand Conseil de Genève a rendu ce fait public l’année dernière. Maudet disait alors que la commandante de la police l’avait mis au courant sporadiquement d’aspects relatifs à la sécurité. Pour cela, il avait reçu une permission orale du chef du Service fédéral du renseignement.

En fait, l’échange de renseignements semble avoir été beaucoup plus loin. Die Zeit a réussi à rencontrer deux employés de la Brigade de sûreté intérieure (BSI), la branche genevoise du Service fédéral de renseignement, qui est basée au sein de la police cantonale. Les deux travaillent dans des unités différentes du service, mais leurs déclarations précises coïncident. Ils disent, qu’au départ, tout le monde se serait réjoui du grand intérêt manifesté pour leur travail par le chef de la sécurité Maudet. Les politiciens se méfient souvent des services de renseignement et accordent peu de valeur à leur travail. Maudet était très différent : Il voulait savoir. Tout savoir.

Une copie pour les renseignements, une pour le chef – et une pour Maudet

Au fil du temps, les employés de la BSI ont cependant considéré l’intérêt du politicien comme étrange. Ils se sentaient sous surveillance, d’autant plus que le chef du Service était un confident intime de Pierre Maudet, qui prenait même des petits déjeuners avec le conseiller d’État. Finalement, un climat de peur s’est installé dans le service.

Cela peut paraître étrange au premier abord, mais devient plus compréhensible à la lumière de l’affaire Cudré-Mauroux, qui a profondément bouleversé l’appareil sécuritaire genevois. Christian Cudré-Mauroux a été l’homme de la situation. Numéro deux de la police genevoise – un homme respecté avec trente ans d’expérience professionnelle. En 2016, après une manifestation violente, il a été privé de son autorité et de son grade par le Conseil d’Etat, parce qu’il avait sous-estimé un rapport du service de renseignement, et parce qu’il n’avait pas remis ce même rapport à Pierre Maudet. L’automne dernier, Cudré-Mauroux a été réhabilité par le tribunal.

En tant que branche du Service fédéral de renseignement, la BSI reçoit la plupart de ses ordres directement de Berne, et les résultats y sont retournés directement en toute confidentialité. En vertu de la nouvelle loi sur les services de renseignement, les organes politiques des cantons sont également expressément exclus de la circulation des informations secrètes. Toutefois, dans l’ancienne loi, cette règle faisait défaut.

Néanmoins, les deux employés du service ont jugé inadmissible qu’ils aient dû faire trois copies de chaque rapport : une pour le siège à Berne, une pour leur patron, la troisième pour le conseiller d’Etat Pierre Maudet. Leur patron rencontrait le conseiller d’Etat chaque semaine et lui remettait les rapports. Le politicien était au courant de toutes les missions, à l’exception de questions mineures telles que des précisions sur la résidence d’un scientifique ou sur l’identité de la maîtresse d’un ambassadeur. Pierre Maudet nie cette version des choses. Il n’était informé que trois fois par an par le commandant de la police. Et il reproche aux informateurs de die Zeit d’avoir violé leur devoir de secret.

Interrogés sur leurs motivations, les deux membres du personnel de la BSI ont déclaré qu’ils n’étaient pas à l’aise avec cette pratique, qu’ils jugeaient inadmissible de transmettre ces informations à un politicien et que le public devait en être informé. D’autant que Pierre Maudet avait également reçu ainsi des informations sur des opposants politiques. Lors de l’observation de dissidents étrangers ou d’altermondialistes, des politiciens élus, des conseils nationaux et même un conseiller d’État avaient été surveillés alors qu’ils côtoyaient des personnes sous observation ou participaient à des manifestations. L’un des informateurs dit aussi que son service a été engagé au moins une fois pour mener une enquête sur un investisseur. Un travail qui n’entrait manifestement pas dans leurs attributions en matière de sécurité.

« Je n’ai jamais sollicité par ce canal des informations concernant des élus ou des acteurs économiques », commente à ce propos Pierre Maudet. Son successeur à la tête du Département de la sécurité genevois, Mauro Poggia, répond à l’enquête de die Zeit qu’il a été stupéfait, mais que la clarification des processus exacts prend du temps. Une chose est certaine aujourd’hui : avec le changement de l’autorité à la tête de la sécurité, la transmission de l’information à Maudet a pris fin. Pour Poggia, en tant que politicien, il ne devrait pas être informé régulièrement sur des opérations confidentielles.

Les accusations des deux employés du renseignement constituent deux autres pièces du puzzle, qui laissent planer des doutes sur la crédibilité de Pierre Maudet. Qui fait encore confiance à un politicien qui adapte constamment sa version des événements ? Il n’a pas encore expliqué de façon concluante pourquoi il s’est mis à la disposition d’investisseurs, pourquoi il a voyagé avec eux, pourquoi il les a laissés le choyer ? Les Genevois ne savent toujours pas ce que Maudet espérait en retirer. Ils ne savent pas non plus ce que ces gens attendaient de leur investissement : permis de construire ? permis d’exploitation ? En fin de compte, c’est le pouvoir judiciaire qui jugera. Pas étonnant que le PLR de Genève ait peur de sombrer dans l’abîme et supplie son ancien espoir de s’en aller enfin.

Et Pierre Maudet ? Il laisse entendre déjà qu’il pourrait se représenter en 2023.

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