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Mais à quoi pourraient bien servir nos nouveaux jets? Les menaces potentielles auxquelles la Suisse pourrait être confrontées peuvent-elles vraiment être combattues par des avions de combats? Non, les guerres actuelles sont asymétriques et n’impliquent plus une défense classique du territoire. La seule utilité d’avions de combat au 21e siècle, c’est la projection de puissance militaire à l’étranger, ce que les Suisses et leur armée n’ont plus vocation à faire depuis la bataille de Marignan.

La campagne contre l’acquisition de nouveaux avions de combat dure depuis quelques mois, et la vacuité des arguments des pro-avions est frappante. A la question de savoir quelles menaces ils entendent prévenir, ils ne répondent que par un aveu indécis de l’impossibilité générale de prévoir l’avenir. Le futur est imprévisible, disent-ils, et il faut être prêt à envisager même des hypothèses qui nous semblent aujourd’hui saugrenues. Ils nous rappellent qu’il y a vingt ans, nous n’aurions pas prévu la crise en Crimée. Ils nous rappellent que les tensions montent entre l’OTAN et la Russie, et que l’OTAN elle-même est pleine de tensions. Ils nous citent l’exemple du litige entre la Turquie et la Grèce sur la zone économique exclusive. Il est assez frappant de lire le Message du Conseil fédéral sur les avions de combat, car la description des menaces potentielles y occupe environ trois pages, dont deux et demies sont consacrées à la Russie.

Gouverner, c’est prévoir. Si les citoyen·ne·s doivent trancher la question des avions dont son armée pourrait potentiellement avoir besoin, ils doivent le faire en réfléchissant aux menaces auxquelles la population suisse sera le plus probablement confrontée durant les 20 à 30 années à venir. Les ressources de l’Etat (et de la planète) étant limitées, ce que l’on donne à droite ne pourra pas être donné à gauche. Il faut faire des choix dans l’allocation la plus judicieuse des ressources.

Si l’on admet qu’il faut que la Suisse soit prête à affronter des menaces, il faut souligner que le Conseil fédéral est en retard d’un demi-siècle au moins. Les démocraties libérales ne se font pas la guerre, et une guerre contre notre éternel ennemi fantasmé, la Russie, puissance nucléaire mondiale, ne nous laisserait aucune chance, avec ou sans avions de combat, et ne serait envisageable que dans une spirale de guerre mondiale qui conduirait à l’anéantissement de toute l’Europe.

Les guerres actuelles ne s’inscrivent plus dans les logiques interétatiques, et sont plutôt asymétriques. Voyez le conflit dit « Israélo-Arabe ». Il y a bien longtemps qu’Israël ne peut plus utiliser ses jets pour réprimer l’opposition, qui prend des formes multiples, qu’elle soit Intifada ou roquettes lancées par le Hezbollah. Voyez l’attaque du World Trade Center, contre laquelle la plus puissante armée du monde s’est révélée impuissante. Voyez les attaques du Bataclan, du Charlie Hebdo. Les Rafales français n’ont rien pu y faire. La réalité, c’est que les Etats puissants – citons Israël, les USA et la France – utilisent leurs avions de combat non pas pour se défendre mais pour attaquer. Ces avions sont des outils de puissance stratégique qui interviennent sur des terrrains situés à des milliers de kilomètres de leur territoire national. Israël veut pouvoir menacer la capacité nucléaire et conventionnelle en Iran ; la France et les USA interviennent régulièrement, par exemple au Mali, en Lybie, en Syrie, sans compter les missions de surveillances en mers Noire ou Baltique. Les avions de combat leur offrent une capacité de projection à l’étranger, et leur permettent de s’attaquer préventivement à des forces jugées menaçantes pour leur sécurité nationale.

La situation de la Suisse est fondamentalement différente. Notre armée n’a pas vocations à se projeter à l’étranger, ce que la neutralité nous interdirait d’ailleurs. Nous devons impérativement nous opposer à des acquisitions qui ne visent qu’à offrir du prestige à notre armée, et à alimenter la machine militaro-industrielle Suisse. Notre « police du ciel » peut se contenter d’avions de combats légers, largement suffisants pour faire face à des avions civils. Les aigles n’attrapent pas les mouches. Investissons six milliards dans la justice sociale, et nous éviterons bien des conflits futurs… sans parler des frais d’exploitation et de fonctionnement de ces appareils qui dans les décennies à venir passeront à 25 ou 30 milliards… gaspillés.