En février 2015, l’UDC déposait une résolution incongrue au Grand Conseil genevois, pour que Genève appuie une relance du nucléaire, en demandant à ce canton – constitutionnellement opposé au nucléaire depuis 1986 – de soutenir « un atome vert pour le développement durable » (sic !), par la voie d’une invite au Conseil fédéral lui demandant d’inclure le développement de réacteurs atomiques au thorium dans sa stratégie énergétique. (R800)

Douteuse politiquement et fourmillant d’inexactitudes, voire de contre-vérités, cette résolution était un décalque d’interventions diverses de l’UDC à Berne au Conseil national, écartées d’ailleurs par le Conseil fédéral pour de justes motifs.

La commission de l’énergie et des SIG du Grand Conseil avait fait de même en son temps, puisque le rapport sur la R800, déposé en 2019 et ayant traîné depuis à l’ordre du jour du parlement sans être traité, atteste de votes unanimes des député·e·s en commission pour rejeter ce texte malvenu, à l’exception d’une seule voix UDC. Le Grand Conseil aussi l’a rejetée à une large majorité.

Une technologie dangereuse et pas au point

C’est dans le sens de ce rejet qu’est intervenu Pierre Vanek au nom d’EAG. Il a ouvert les feux contre cette Résolution en expliquant d’abord combien les réacteurs au thorium n’ont de loin pas toutes les vertus «magiques» que leur prêtent naïvement des partisans de cette «nouvelle» pierre philosophale…

Sans vouloir faire autre chose qu’effleurer le sujet il a indiqué notamment que le thorium, joint à ses descendants, présente une forte radiotoxicité… Que le thorium n’est lui-même pas fissile et doit être bombardé de neutrons pour créer de l’uranium 233 hautement radioactif : en réalité, ces réacteurs sont donc des réacteurs à uranium 233… Le danger de prolifération atomique n’est nullement écarté… Le Conseil fédéral l’a d’ailleurs dit en réponse à l’UDC Jean-Luc Addor en 2016: « Le thorium pourrait comporter un désavantage considérable dans la mesure où les réacteurs au thorium fournissent une quantité plus importante de matériel pouvant servir au nucléaire militaire (uranium-233). »[1]

En outre, ces réacteurs produiraient des déchets radioactifs, en plus de ceux qu’on a déjà sur les bras, devant être stockés pendant des centaines d’années… Et surtout il ne s’agit aujourd’hui que de premières expériences qui n’aboutiront pas à une filière industrielle, dont les dangers concrets devraient être évalués sur pièces, avant des dizaines d’années…

Un mirage entretenu à des fins politiques

Pierre Vanek a ensuite et surtout affirmé que le rôle de ces réacteurs hypothétiques était aujourd’hui essentiellement politique: l’industrie nucléaire a toujours en effet mis en avant un horizon de conte de fées concernant des perspectives futures «radieuses» d’énergie très abondante sinon illimitée et à bas coût…

C’était dans les années cinquante et soixante le nucléaire « classique » qui a en réalité accouché de Tchernobyl et de Fukushima… de milliers de tonnes de déchets mortels dont on ne sait que faire et de milliers de bombes potentiellement génocidaires et proscrites aujourd’hui par le traité… Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) adopté par l’ONU en 2017.

Ça a été ensuite les surgénérateurs comme Superphénix a Creys-Malville dont nous avons eu raison de haute lutte… c’est maintenant les réacteurs au thorium.

Ces perspectives chatoyantes mais illusoires servent de carte de visite pour masquer la face hideuse et risquée du nucléaire «réellement existant» et servent en outre à démobiliser les efforts immédiats indispensables d’investissement massifs dans les énergies réellement renouvelables d’un côté… mais aussi et peut être surtout dans la gestion et la réduction de la demande énergétique, qui s’impose, maintenant et sans retard, face à la crise climatique déferlante…

Un front antinucléaire solide

C’est pour ces motifs avec aussi l’incongruité – ou plus exactement l’inconstitutionnalité ! – d’un canton antinucléaire se positionnant pour une option atomique, que Pierre Vanek a appelé au rejet immédiat de la résolution, ceci contrairement au rapporteur de majorité, un député PS, qui trouvait, assez étonnamment, qu’on pouvait bien renvoyer le texte en commission pour continuer à se documenter sur le sujet…

Heureusement, un large front antinucléaire allant d’EAG au MCG, en passant par le PS, les Verts et le PDC, a voté en bloc pour le rejet de la résolution, chacun·e amenant, à sa manière, des bons arguments à l’appui de cette position. La seule surprise politique, toute relative d’ailleurs, est venue d’un PLR qui a désavoué ses votes en commission pour se précipiter au secours de l’UDC en votant la résolution.

Marvel Comics à la rescousse de Transmutex

Un jeune député PLR est intervenu pour gloser sur le nom du thorium (renvoyant au dieu Thor, merci Marvel Comics), sur le fait que la consommation énergétique suisse ne baissait pas… qu’il faudrait bien y pourvoir y compris par le nucléaire, que les réacteurs au thorium réglaient le problème des déchets et de la sécurité… et autres âneries. Ledit PLR a par ailleurs lâché le morceau… par le vote de ce texte il s’agissait (aussi ou surtout ?) de soutenir moralement l’activité d’une société commerciale basée à Genève nommée Transmutex.

Cette startup, fondée en 2019 et qui a levé plusieurs millions déjà, se targue de «réinventer le nucléaire» en reprenant tout en repartant des « premiers principes »… et en visant à mettre en œuvre une idée datant de 30 ans en arrière, imaginée par Carlo Rubbia du CERN visant à faire fonctionner un réacteur (sous-critique) avec comme source de neutrons un accélérateur de particules… ce qui garantirait contre l’emballement de la réaction.

Mais pour le moment on en est – encore – au stade essentiellement conceptuel d’un procédé que Transmutex qualifie en outre de « station service pour les centrales nucléaires traditionnelles ».[2]

Relevons qu’il est amusant de voir le PLR douter ainsi de la main-invisible du marché… et voter des résolutions incongrues pour une intervention étatique descendant de Berne en faveur d’une activité commerciale contraire à l’esprit du droit supérieur genevois et à la décision fédérale de sortir du nucléaire…

A moins que l’essentiel, dans cette affaire, n’ait été de faire les yeux doux à l’UDC en vue de l’alliance à droite pour les cantonales de 2023 ! Un jeu à somme nulle alors, le PDC ayant vivement attaqué la R800 par une intervention particulièrement bienvenue de la députée Claude Bocquet.

Pierre VANEK


[1] https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20163465

[2] https://www.transmutex.com/technology